¼uvre réalisée en partenariat avec la Ville des Lilas et le Mémorial national des femmes en résistance et en déportation, 2026.
Installé au-dessus du « carré des fusillés », le triptyque « Jour de poisse ! » rassemble des mots, des traces, des dessins retrouvés sur les murs des casemates du fort. L’½uvre révèle ainsi des fragments de vie, d’émotion et d’humanité, inscrits dans l’urgence et la simplicité du geste. Composée de trois panneaux métalliques de couleur bronze, l’½uvre se révèle en fragments poétiques de voix et d’histoires multiples de femmes et d’hommes dont l’écriture est mise en lumière.
Le « carré des fusillés » doit son nom au massacre de onze résistants perpétré le 20 août 1944 par la garnison allemande avant son départ, alors que les combats de la Libération font rage. Lilasiens et romainvillois découvrent le 21 août les corps brûlés. Ces martyrs intègrent la face sombre de la Libération de la région parisienne, occultant un temps les fonctions du camp. Dès octobre 1940, le fort est devenu le premier camp allemand en France occupée. Prisonniers de guerre, « ressortissants des puissances ennemies », otages puis résistants et résistantes vont y être successivement internés. Les hommes sont fusillés au Mont Valérien ou déportés. Les femmes partent des gares de l’est, du nord et en 1944 aussi depuis le quai aux bestiaux de Pantin. Isolé.e.s la veille du départ dans les casemates, ils et elles inscrivent sur les murs leurs identités et des messages d’espoir.
Année de réalisation : 2026
Techniques utilisées : Triptyque en aluminium peint 55 cm x 301 cm, 55 cm x 258 cm et 55 cm x 240 cm
Artiste : Chemsedine Herriche
Direction artistique : Manifesto et Écouter Pour Voir
Production déléguée : Manifesto et Octopus
Direction technique : Octopus
Lieu : Mémorial national des femmes en résistance et en déportation
Photos : Nicolas Moulard
Propos de Chemsedine Herriche
Être au Fort de Romainville impose une forme de silence intérieur. Ce lieu n’est pas seulement un site historique. Il est traversé par des présences, par des vies arrêtées, par des mots inscrits dans l’urgence. Des femmes et des hommes y ont attendu, souvent sans savoir exactement ce qui allait leur arriver. Lieu de détention, de séparation et de violence, le fort est aussi un lieu où, malgré l’enfermement, quelque chose a résisté : l’écriture, le nom, la trace.
L’½uvre conçue ici s’intitule Jour de poisse !
Ce titre peut surprendre. Il vient de mots simples, presque ordinaires, retrouvés dans les traces laissées par celles et ceux qui sont passés par ce lieu. Il y a dans cette phrase une humanité bouleversante. Elle ne cherche pas à faire monument. Elle ne cherche pas à se grandir. Elle dit quelque chose de direct, de presque quotidien, et c’est précisément cela qui me touche.
Face à l’Histoire, on parle souvent avec de grands mots : tragédie, barbarie, déportation, résistance. Ces mots sont nécessaires. Mais derrière eux, il y a des voix singulières. Des écritures tremblées, des prénoms, des dessins, des fragments. Des gestes faits avec ce qu’il restait : une pierre, un ongle, un morceau de matière, une dernière force.
L’enjeu de cette ½uvre n’était pas d’ajouter une image à l’Histoire, mais de faire revenir ces mots à la lumière. Le triptyque est installé au-dessus du carré des fusillés. Il rassemble des mots, des traces et des dessins retrouvés sur les murs des casemates. Ces fragments apparaissent comme des voix multiples, comme si la matière elle-même retenait encore quelque chose de leur présence.
Le bronze subtil des panneaux n’est pas seulement une couleur. Il évoque une matière grave, dense, presque funéraire, mais aussi une surface qui capte la lumière. Cette lumière ne vient pas effacer la nuit. Elle ne répare pas. Elle ne console pas totalement. Mais elle permet de regarder. Elle permet de transmettre. Elle empêche que tout disparaisse dans l’obscurité.
Le titre du parcours, Outre-Nuit, porte cette tension. Il ne s’agit pas de nier la nuit de l’Histoire, mais de chercher ce qui, depuis cette nuit, continue d’émettre une lueur. Une lueur fragile, mais nécessaire.
Dans cette ½uvre, je n’ai pas voulu parler à la place de celles et ceux qui ne sont plus là. J’ai voulu m’effacer suffisamment pour que leurs mots reviennent au premier plan. Faire ½uvre ici, c’était accepter de ne pas dominer le lieu. C’était travailler avec retenue,avec la conscience que certaines histoires ne nous appartiennent pas, mais nous obligent.
Jour de poisse ! est un signal discret et puissant à la fois. Une présence « discrètement présente », pour reprendre les mots de Jean-Christophe Bailly. Un signal qui rappelle que la dignité humaine peut tenir dans un mot gravé sur un mur. Que même dans Outre-Nuit - Textes de publication 3
l’arrachement, dans la peur, dans l’attente, une personne peut encore dire : j’existe. J’étais là. N’oubliez pas.